Dagon de H.P Lovecraft (suite)

 

des profondeurs stygiennes où la lumière n'avait jamais pénétré.

Soudain mon attention fut attirée par un objet immense et singulier qui se dressait sur la pente opposée, à cent yards de moi. Un objet blanc qui brillait sous les rayons de la lune. Il s'agissait tout simplement d'un gigantesque bloc de pierre.

Mais je sentis qu'il n'était pas une oeuvre de la Nature. Comme je l'observais avec plus d'attention, d'étranges sensations s'emparèrent de moi.

Il était énorme et, depuis la genèse, il avait reposé dans un abîme au fond des mers. En dépit de tout cela, je sus immédiatement que cet étrange bloc était un monolithe, aux belles proportions, et dont la masse assurément avait été travaillfe par l'homme, et peut-étre même vénérée par d'autres créatures vivantes douées de la faculté de penser.

Stupéfait et effrayé à la fois, mais aussi, je l'avoue, non sans éprouver ce fameux frisson qui chez le savant ou l'archéologue est l'expression du plaisir de la découverte, j'examinai les alentours avec plus de soin. La lune, maintenant proche du zénith, brillait d'une lueur étrange et crue au-dessus des flancs de la vallée qui dominaient la crevasse. Je m'aperçus qu'un flot puissant dévalait les pentes du gouffe. L'eau commençait déjà à me mouiller les pieds. Autour de moi, des vaguelettes léchaient la base du monolithe cyclopéen, à la surface duquel je pus alors distinguer des inscriptions hiéroglyphiques et des bas-reliefs.

Je n'avais jamais vu dans mes livres une écriture semblable à celle-ci, qui se composait de symboles aquatiques : poissons, crustacés, pieuvres, mollusques, baleines, et autres habitants de l'océan. De nombreux idéogrammes représentaient de toute évidence des objets marins inconnus de notre monde, mais que j'avais vus en décomposition au cours de mon étrange équipée sur le grand océan fangeux.

Cependant ce furent les bas-reliefs qui me terrorisèrent. Ils étaient parfaitement visibles, car ils s'élevaient bien au-dessus de la nappe d'eau envahissante. Doré les aurait contemplés avec passion.

Je pense en effet que ces sculptures voulaient représenter des hommes - ou tout au moins une certaine catégorie d'hommes. Ils jouaient comme des poissons dans des grottes sous-marines, ou bien se trouvaient réunis dans un sanctuaire monolhfiwue qui, lui aussi, reposait au fond des eaux.., Je n'ose pas les décrire en détail, car -il me suffit d'évoquer leur image pour défaillir. Plus horrible encore que les personnages qui hantaient l'imagination délirante d'un Poe ou d'un Bulwer, ils avaient une allure odieusement humaine, malgré leurs pieds palmés, leurs mains molles, leurs lèvres énormes, leurs yeux gonflés, et d'autres traits encore plus déplaisants. Ces créatures semblaient avoir été sculptées sans souci des proportions : la baleine qui, sur le bas-relief, succombait, victime de l'une de ces créatures, était à peine plus grande que son agresseur. Je décidai que ces personnages grotesques ne pouvaient être que les dieux imaginaires de quelque tribu de pêcheurs ou de marins, engloutie avant même que naquit le tout premier ancêtre du Piltdown ou de l'homme de Néanderthal.

Saisi de crainte devant ce spectacle d'un passé si reculé que le plus audacieux des anthropologues n'en pourra jamais concevoir de plus lointain , je demeurai dans cette contemplation, tandis que la lune, jetait des reflets bizarres sur le chenal qui s'étalait devant moi.

Soudain, je vis la chose. Dans un léger remous au-dessus dés eaux troubles, elle émergea.

D'un aspect répugnant, d'une taille aussi imposaute que celle de Polyphème, ce gigantesque monstre de cauchemar s'élança rapidement sur le monolithe, l'étreignit de ses grands bras couverts d'écailles, tandis qu'il inclinait sa tête hideuse en proférant une sorte d'incantation. Je pense que c'est à ce moment précis que je suis devenu fou. De mon escalade frénétique sur la falaise, de ma joumée de délire sur le bateau échoué, je me souviens à peine. Je crois que j'ai beaucoup chanté, et ri bizarrement lorsque je ne pouvais plus chanter. J'ai le vague souvenir d'un violent orage qui a dû éclater lorsqqe j'eus atteint le sommet de la falaise. Je suis sûr, en tout cas, d'avoir entendu le tonnerre et d'autres bruits comparables que la Nature n'émet que lorsqu'elle est déchaînée. ' Quand je suis sorti des ténèbres, je me trouvais dans un hôpital de San Francisco, où m'avait déposé le capitaine d'un bateau américain qui m'avait recueilli en plein océan. J'avais longtemps déliré mais on semblait avoir fait peu de cas de mes récits. Mes sauveteurs n'avaient entendu parler d'aucun tremblement de terre dans le Pacifique, et je'n'ai guère insisté : à quoi bon leur parler d'une chose qu'ils ne pourraient croire ?

Un jour j'ai rencontré un célèbre ethnologue que mes questions sur l'antique légende philistine du Dagon, le Dieu.poisson, amusèrent. Mais je m'aperçus bientôt que ce savant était désespérément conventionnel, et j'arrêtai là mon enquête.

C'est la nuit, quand la lune gibbeuse décline, que je vois la chose. J'ai bien essayé la morphine. Mais la drogue n'a amené qu'un léger sursis, et de plus elle a fait de moi son esclave. Aussi, maintenant que j'ai achevé d'écrire ce qui informera ou fera rire mes contemporains, je vais en finir. Souvent je me suis demandé si tout cela, au fond, n'était pas un simple phantasme - le résultat d'un accès de fièvre, qui m'aurait saisi juste après mon évasion du vaisseau allemand. J'ai beau mettre en doute ces horribles souvenirs, cette vision hideuse me poursuit sans trêve. Je ne peux songer à la haute mer sans revoir, en frémissant, ces êtres sans nom qui nagent et pataugent dans leur lit de vase, adorant leurs vieilles idoles de pierre, gravant leur propre image sur des obélisques de granit immergé. Mon rêve étrange se poursuit et je vois le jour où'ils s'élèveront au-dessus des flots pour engloutir l'humanité affaiblie par les guerres. Ce jour-là, les terres s'enfonceront, et le fond des sombres océans se dressera au-dessus des eaux pour envahir l'univers.

La fin est toute proche. J'entends un bruit à ma porte. Comme si un gigantesque corps rampant s'était glissé jusque chez moi. Il ne me trouvera pas. Mon Dieu ! cette main ! La fenêtre ! la fenêtre !

FIN

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